Inégalités de l’internet : du continu aux fragments

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Nouvelles conditions du débat public

Inégalités de l’internet : du continu aux fragments

Roger Chartier, dans sa leçon inaugurale au Collège de France « L’écrit et l’écran, une révolution en marche » [1], souligne fort justement les mutations en cours qui créent distorsion, décentrement, distanciation, fracture… en somme les inégalités de l’internet dans la culture des pratiques.
Aucune catégorie sociale ou professionnelle n’y échappe, car il s’agit avant tout d’une relation intime, historique, affective, linguistique de l’individu à son espace de connaissance comme à son réseau social de proximité ou d’intérêt.

    • Ecoutons : « Les mutations de notre présent bouleversent, tout à la fois, les supports de l’écriture, la technique de sa reproduction et de sa dissémination, et les façons de lire. Une telle simultanéité est inédite dans l’histoire de l’humanité. »

Singularité, éphémère, lecture en fragments

Nous passons en somme d’une lecture « continue » de la connaissance, à une lecture « fragmentée ». Le point essentiel de la rupture tient en la recontextualisation multiple :

    • Ecoutons encore : « En brisant le lien ancien noué entre les discours et leur matérialité, la révolution numérique oblige à une radicale révision des gestes et des notions que nous associons à l’écrit. Malgré les inerties du vocabulaire qui tentent d’apprivoiser la nouveauté en la désignant avec des mots familiers, les fragments de textes qui apparaissent sur l’écran ne sont pas des pages, mais des compositions singulières et éphémères. »
    • Ce qui conduit à : « Comment préserver des manières de lire qui construisent la signification à partir de la coexistence de textes dans un même objet (un livre, une revue, un journal) alors que le nouveau mode de conservation et de transmission des écrits impose à la lecture une logique analytique et encyclopédique où chaque texte n’a d’autre contexte que celui qui lui vient de son appartenance à une même rubrique ? »

Nous sommes ainsi invités à parcourir la connaissance et tout ce qui y est associée dans le vécu des réseaux sociaux, selon un autre mode de lecture :

  • « La lecture face à l’écran est une lecture discontinue, segmentée, attachée au fragment plus qu’à la totalité. N’est-elle pas, de ce fait, l’héritière directe des pratiques permises et suggérées par le codex ? Celui-ci invite, en effet, à feuilleter les textes, en prenant appui sur leurs index ou bien à »sauts et gambades« comme disait Montaigne, à comparer des passages, comme le voulait la lecture typologique de la Bible, ou à extraire et copier citations et sentences, ainsi que l’exigeait la technique humaniste des lieux communs » [2].
  • La singularité et l’éphémère deviennent les arcs-boutants de la nouvelle matrice de lecture de notre société numérique. Il nous faut faire « saut et gambades », c’est à dire être et agir « en agilité », lire en discontinu, par fragments ! Diantre… quel enjeu pour 80% de nos pratiques professionnelles ou personnelles :)

    Le paradoxe et la force / pérennité des inégalités tiennent ainsi dans le paradigme même de la rupture.
    Celle-ci n’est pas la rupture financière ou technologique comme le soulignent à tort politiques, journalistes ou opérateurs…. c’est la rupture du sens de la lecture.
    Le fragment est peu saisissable dans sa globalité. Il favorise non la linéarité structurée d’une pensée, mais la diversité de ses points d’entrée, sans toujours en donner l’armature.
    C’est le principe même du réseau des réseaux que d’être capable de faire un long détour d’un point à un autre pour interconnecter, en transportant les paquets numériques , même si l’un des chemins prévus s’avère obstrué ou surchargé.

    Implosion des modes d’organisations,
    par absence de sens

    En l’absence de « sens de lecture » c’est tout l’édifice des organisations comme celui des relations sociales classiques qui s’effondre dans une implosion progressive. Ce n’est plus seulement la relation hiérarchique ou transversalle qui est « blacklistée », c’est l’univalence des modes de lecture qui est en question … des siècles de lumière qui partent en fumée.

    Vient s’ajouter ce que résume fort bien une phrase intéressante de Fabrice Florin, fondateur et directeur exécutif de NewsTrust qui notant « le sérieux et la qualité des articles publiés dans la presse traditionnelle. » indique :

      • “Dans le vieux monde des grand medias traditionnels, les actualités sont des produits vendus aux consommateurs - ou aux entreprises qui essaient de joindre ces consommateurs. Dans le nouveau monde des medias sociaux et interactifs, ces mêmes actualités deviennent une matière brute que les utilisateurs assemblent pour formuler leur point de vue personnel, et republient pour exprimer leur perspective à leurs amis, familles, collègues et communautés virtuelles. C’est donc un matériel de réflexion avec lequel on construit sa propre ‘worldview’, plutôt qu’un produit fini qu’on consomme sans penser.”

    Quelques retombées qui concernent le champ des débats publics :

    • le cadre ne sait plus lire le management éclaté de ses collaborateurs,
    • les corporatismes professionnels s’échinent dans des raisonnements « protecteurs » éculés,
    • les processus de décision tentent de maintenir un déroulé de procédures, là où il n’y a plus continuité de lecture,
    • les représentations institutionnelles volent en éclat face à leur non reconnaissance au sein des réseaux,
    • l’économie marchande doit compter avec les nouveaux marchés de l’économie du don,
    • l’écheveau des certitudes de chacune et de chacun est ébranlée par le rythme, la diversité des points d’entrée, voir le bruit, de l’internet,
    • la foultitude se veut plus riche de savoirs que l’expert,
    • les certitudes du droit et de la doctrine, courent après les jurisprudences du réseau.
    • enfin la linéarité d’un dossier présentant un projet routier, urbain ou autre n’est plus le mode de lecture du numérique…

    Et surtout, nous ne sommes plus vraiment en état de nous représenter demain, car le numérique n’est ni une frontière, ni un univers idéologique, mais un état instable où l’interactivité entre en force.
    On comprend donc aisément que l’angoisse gagne peu à peu la sphère des acteurs dits décideurs, puisque c’est tout leur « sens de lecture » des contenus, des faits qui n’a plus prise sur l’évènement voir le quotidien des gens. Le tout contribuant souvent à les rendre sourd aux nouvelles pratiques du débat… surtout lorsqu’il est public.

    Objets communicants et interactivité
    le monde du ternaire

    L’un comme l’autre vont envahir rapidement nos quotidiens et notre rapport à la connaissance. Pour les objets communicants la question même de leur attribuer une « personnalité » va se poser, déroutant encore plus nombre de citoyens dans leur « lecture du monde ».

    Le monde n’est sans doute plus seulement « binaire » - ying et yang - [3], mais ternaire. Ce dernier devenant pour notre époque : Le Questionnement.

    L’intelligence devient alors la capacité à recomposer, architecturer le sens des multiples fragments… C’est pourquoi elle ne peut qu’être collective. Mais comme chaque fragment est lui-même à plusieurs facettes, la multitude des combinaisons invite à resserrer les rangs entre individus partageant quelques valeurs ou opportunités. Ainsi naissent les tribus le temps d’une re-composition, d’une lecture commune des fragments.

    En ce sens la formule « Nous sommes plus intelligents que moi » pose question dans les débats publics puisque ces derniers n’interviennent que sur la base de projets construits de manière binaire voir univalente. On y parle toujours de « concertation » quand ce n’est pas « appropriation » alors qu’il faudrait trouver des modes opératoires bien plus en amont, qui déterminent les principes respectés d’une Co-Construction de ce qui doit faire le futur des biens communs, appelés intérêt général.

    Produire en amont,
    de la diversité dans les Débats Publics

    En fait cette diversité dérange probablement les tenants des pratiques anciennes, car elle ne rend plus « référent unique » leur propre espace de communication. Les procédures visant à sanctifier le lieu du débat par le biais des termes « garants » ou « Cpdp » [4] butent sur ces nouvelles réalités du net. Comme pour le Grenelle de l’Environnement qui procède par segmentation des contenus, d’autres espaces de débats émergent et se nourrissent de flux Rss mutuels. L’articulation de ces derniers constituant de fait un réseau de débats et d’influence.

    En fait on retrouve la question de la lecture. Les tribus ou réseaux sociaux qui se déploient librement produisent une double reconnaissance dans les modes de lectures :

      • Ecoutons Roger Chartier : « Une seconde exigence de méthode… conduit à faire retour au concept de représentation dans la double dimension que lui a reconnue Louis Marin : »Dimension « transitive » ou transparence de l’énoncé, toute représentation représente quelque chose ; dimension « réflexive » ou opacité énonciative, toute représentation se présente représentant quelque chose."

    La diversité devient donc « mobilité dans les raisonnements ». Elle invite à construire de nouvelles écritures numériques , de nouvelles scénographies des débats publics qui ne se limitent ni à de la démocratie binaire du « questions/réponses », ni à une simple profusion d’interactivté. Pour cela il faut sans doute « remonter dans le temps des projets » et interfacer bien plus en amont l’acte du débat… Probablement s’inspirer du travail des « Portulans » une écriture par l’observation et adopter l’attitude modeste et respectueuse face à ces « Terras incognita » de notre époque numérique [5] ; en nous rappelant, par similitude, comme le dit Boorstin que « le principal obstacle à la découverte de la forme de la Terre, des continents, des océans, n’a pas été l’ignorance, mais l’illusion de savoir ».

    En résumé, comment échapper à l’illusion de la lecture continue dans un monde fragmenté et retrouver le sens porté par l’acte de Servir les citoyens [6].



    le 15 octobre 2007 par Jacques Chatignoux Opérateur
    modifie le 27 mai 2018

    Notes

    [1] Cf L’écrit et l’écran, une révolution en marche, par Roger Chartier - Le Monde du 13-oct-2007 -

    [2] Sur le codex, cf le lien ici, qui prend tout son sens avec l’habitude des liens hypertexte du web

    [3] Cf Wikipédia

    [4] Cf déroulement institutionnel d’un débat public -

    [5] cf aussi « Les Découvreurs » de Daniel Boorstin Ed R.Laffont, ou « Le livre des terres inconnues - Journaux de bord des navigateurs XV-XIXe siècle » par François Bellec - Ed du Chêne

    [6] Une subsidiarité en marche